mardi 10 janvier 2012

La mairie-maison de police municipale de Ploudalmézeau

Dans le cadre d'une nouvelle série que j'inaugure sur mon site web, consacrée à l'architecture municipale et tirée de mes recherches dans les fonds d'architectes des quatre départements bretons, je vous propose de découvrir une mairie tout-à-fait originale, celle de Ploudalmézeau. Le plan a été dressé en 1817 par l'ingénieur des Ponts-et-Chaussées Callins, sur la demande du ministère de l'Intérieur et en concertation avec les maires des communes concernées. Les plans et devis sont conservés aux Archives départementales du Finistère, série O.

Ploudalmézeau, projet de mairie-maison de police, 1817

Devis et conditions des ouvrages

"[…] de maçonnerie, charpenterie, menuiserie, serrure, gros fer, peinture et vitrerie qu'il convient de faire pour la construction d'une maison de police municipale pour la commune et le canton de Ploudalmézeau, sur l’emplacement de plusieurs maisons et écurie qui se trouvent en très mauvais état, et qui appartiennent à M. Kerastoux, situées sur la place du dit bourg ; cet emplacement a été désigné par Monsieur le Maire de la commune pour remplacer celui qui avait été choisi primitivement, attendu qu’il se trouve plus concentré et par cela même à proximité des autorités chargés de la surveillance."

"Le bourg de Ploudalmézeau a de fortes foires et marchés, chef-lieu de douze communes où se trouvent plusieurs petits ports de mer, n’a ni mairie ni prison et est exposé par sa situation à recevoir sans cesse des étrangers et même des malveillants (sic) attirés par la navigation ; cependant ce bourg n’a jusqu’ici pour recevoir les prisonniers qu’une crèche (sic) en attendant que la gendarmerie de Saint-Renan viennent les prendre pour les conduire à Brest. Ces considérations ont fait sentir la nécessité de construire en cet endroit une maison de police municipale, dont le premier étage pourrait servir de mairie, ce qui épargnera une allocation de 60 francs par an, que la commune est obligée de payer pour deux mauvais appartemens (sic) où Monsieur le Maire tient ses séances […]." Le projet est arrêté le 15 octobre 1817, pour la somme de 16 775,52 francs.
Restée à l'état de plan, la mairie-maison de police municipale de Ploudalmézeau fait partie intégrante d'un vaste programme d'équipement communal entrepris sous la Restauration, pour maintenir l'ordre et la paix civile dans un département qui avait été fortement marqué par les troubles publics pendant la Révolution et le début de l'Empire. J'ai trouvé des plans et des devis de construction similaires pour les communes de Bannalec, Crozon, Le Faou, Huelgoat, Lanmeur, Lannilis, Ouessant, Pleyben, Le Ponthou, Rosporden, Saint-Pol-de-Léon, Saint-Renan et Scaer. La particularité de ces projets consiste en ce qu'ils concernent avant-tout des prisons construites au chef-lieu de canton, la mairie n'étant logée que dans une chambre laissée vacante pour le service municipal, lorsque le maire en faisait la demande. Ce programme témoigne de l'effort de rationalisation administrative entrepris depuis les réformes territoriales de 1789, mais aussi de la manière dont les architectes ont tenté d'adapter les modèles aux besoins locaux. On retrouve du reste Callins à Loudéac en 1810, dans le département voisin des Côtes-du-Nord, pour le projet de palais de justice et de prison (non-réalisé). Quoique moins imposante, l'ordonnance générale très classique de la façade principale rappelle les réalisations de Pontivy-Napoléonville ; le chantier est marqué par l'intervention éminente des ingénieurs, dont le premier d'entre eux, Gaspard Chabrol de Volvic, nommé sous-préfet de Pontivy en 1803, préside aux aménagements de la ville naissante.

Loudéac, projet de tribunal, 1810
A bien des égards, cet exemple unique en Bretagne d'une typologie rustique associant prison et service municipal démontre la volonté de la Restauration de poursuivre l’œuvre impériale dans l'affirmation de l'image du pouvoir. Ce que l'on doit toutefois en retenir, c'est que ces bâtiments n'ont pas pour vocation première de servir l'administration locale, mais bien au contraire de soutenir l'appareil carcéral alors fortement mis à mal par l'insuffisance des prisons départementales. Logées tant bien que mal dans les bâtiments conventuels dont la structure n'a pas été prévue à cet usage, ébranlées par le manque d'entretien et de moyens pendant près de dix ans de troubles civils et administratifs, les prisons sont loin de garantir un état de salubrité et de sûreté qu'en attendent les autorités judiciaires. En soutenant la construction de prisons cantonales, le gouvernement tente de désengorger les grands centres de détention. La mairie, qui ne se résume finalement qu'à une simple chambre, n'y a qu'un rôle accessoire. On peut même se demander si, finalement, cette association n'est pas le résultat d'une forme d'opportunisme des élites locales, le projet gouvernemental présentant l'intérêt d'équiper leur commune sans bourse délier.

Le peu de sources relatives à ces projets d'aménagement ne permet pas de tirer de conclusion sur cet aspect fort peu connu de l'architecture civile, directement tirée des modèles dessinés par les architectes de la fin des Lumières (Boullée, Ledoux, Durand...). Mais ces archives gardent les traces d'une volonté forte ayant abouti, des palais des princes aux maisons communes finistériennes, à une production originale et diversifiée de la philosophie du pouvoir.

jeudi 5 janvier 2012

Le rocher de la discorde. Architecture et lieux de pouvoirs à Saint-Malo, XIXe-XXe siècles

C'est avec un peu de retard que je vous annonce la sortie du tome LXXXIX des Mémoires de la Société d'Histoire et d'Archéologie de Bretagne, dans lequel sont publiés les articles des conférences données lors du congrès annuel de la société de 2011, à Saint-Malo. Vous y trouverez ainsi mon article qui détaille, depuis l'installation de la municipalité à l'"hostel Saint-Jean" au XVIIe siècle jusqu'à la reconstruction de Louis Arretche, le contexte historique et architectural des principales constructions publiques ayant marqué la physionomie si caractéristique de la cité corsaire. Les solutions apportées en termes d'aménagements urbains, de constructions publiques et de réflexion sur l'impact du bâti dans le maillage étroit de la ville, en font un véritable laboratoire d'expérimentation. De telle sorte que l'histoire des bâtiments de pouvoir, passés et présents, façonnent l'image du Saint-Malo contemporain.

BOUJU P., "Le rocher de la discorde : architecture et lieux de pouvoirs à Saint-Malo, XIXe-XXe siècles", actes du congrès de Saint-Malo, Mémoires de la Société d’histoire et d’archéologie de Bretagne, tome LXXXIX, p.141-168.

Extrait : "En dépit des faibles possibilités d’extension de la ville sur la mer, la population de Saint-Malo ne cesse de croître : de 9 000 habitants environ en 1800, sa population se stabilise à 12 000 habitants à la fin du Second Empire. Deuxième port breton après Lorient, la rade donne lieu à un mouvement annuel moyen de 2 800 navires, jaugeant ensemble 152 500 tonneaux (1855-1859) ; avec Saint-Servan, la seule année 1859 a enregistré 3 223 bâtiments, jaugeant ensemble 210 737 tonneaux. Du reste, la ville est le chef-lieu d’un arrondissement de 130 000 habitants, place administrative, consulaire, militaire et, timidement encore, balnéaire."

"Pour loger son monde, la ville doit fournir «des bureaux pour ces administrations, des appartements pour ces fonctionnaires, des entrepôts pour le commerce, des classes convenables pour les cours publics, pour les collèges et les écoles de divers degrés, des logements pour les troupes, des magasins, halles, marchés, théâtres, lieux de réunion pour la population fixe et flottante. Tout cela existe, il est vrai, mais dans un état rudimentaire et insuffisant, parce que la place fait défaut». Pour elle toutefois, il n’est pas question de sortir de l’enceinte : l’enjeu relatif à l’accroissement de la ville entre 1849 et 1860 montre combien la municipalité n’envisage l’extension vers Rocabey et bientôt la nouvelle gare, que comme une dépendance industrialo-portuaire."

"Qui plus est, Saint-Servan, l’antique rivale, se fait construire entre 1862 et 1869 un nouvel hôtel de ville par l’architecte départemental nouvellement promu, Hippolyte Béziers-Lafosse (1814-1899). Les Malouins ont eu tout le loisir d’en connaître les détails, car le projet de construction a occupé la municipalité dès 1855, faisant les choux gras des journaux locaux. Certes, l’hôtel de ville de Saint-Malo a subi un «rafraîchissement» à l’occasion du passage de Napoléon III et d’Eugénie, au mois d’août 1858. Mais l’orgueil des Malouins est piqué à vif : de 1866 à 1875, la ville entreprend donc un remaniement complet du palais épiscopal. L’architecte municipal Alfred-Louis Frangeul (1833-1905) est chargé du projet : il s’agit, ni plus ni moins, de la reconstruction entière de l’aile nord (fig. 6). Le nouvel édifice doit être formé d’un pavillon central, avec balcon d’honneur et fronton historié, flanqué de deux ailes, dont l’une rejoint l’extension de 1837. Avec ses deux étages, son entresol et son comble mansardé, l’hôtel de ville reprend la même élévation que le tribunal. Toutefois, il s’en différencie nettement par un éclectisme typique de la période. À l’évidence, l’architecte a reproduit à Saint-Malo les archétypes de l’architecture parisienne, dont la figure éminente, Hector Lefuel (1810-1880), vient d’achever l’agrandissement du Louvre. Les références classiques du Grand Siècle participent ainsi à asseoir le prestige de l’autorité publique."