Mon dernier article "Justicia entre le glaive et la balance : les enjeux d'un nouveau tribunal pour Lannion au XIXe siècle" vient de paraître dans le bulletin 2010 de l'Association pour la Recherche et la Sauvegarde des Sites Archéologiques du Trégor « ARSSAT » (association loi 1901), créée en mars 1969. Ma contribution présente sous la forme d'une monographique détaillée l'intérêt politique pour la ville de Lannion et sa région de posséder un édifice conforme à l'idée d'une Justice souveraine, et de l'influence du néo-palladianisme sur l'architecture des temples de la Loi. Sur ce point, le travail de l'architecte Louis Lorin (1781-1846) a été déterminant dans la diffusion des modèles antiquisants en Côtes-d'Armor.
BOUJU P., "Justitia entre le glaive et la balance : les enjeux d’un nouveau tribunal pour Lannion au XIXe siècle", Bulletin de l'Association pour la recherche et la sauvegarde des sites archéologiques du Trégor, 2010, p. 40-50.
BOUJU P., "Justitia entre le glaive et la balance : les enjeux d’un nouveau tribunal pour Lannion au XIXe siècle", Bulletin de l'Association pour la recherche et la sauvegarde des sites archéologiques du Trégor, 2010, p. 40-50.
Extrait : "Lorin reprend à Loudéac et à Lannion le style du néo-palladianisme, en vogue depuis la fin du règne de Louis XV, et dont Louis Richelot, à Rennes, s’est fait une spécialité. Inspiré des Quatre Livres de l’architecture d’Andrea Palladio (1508-1580), ce mouvement propose une relecture moderne des grands modèles antiques (grec, romain), en reprenant le plus souvent les plans du temple et de la basilique comme base de construction. Pour le projet de Lannion, Lorin propose un bâtiment au corps principal assez massif, à rez-de-chaussée et à étage, sur cinq travées. Au centre se dégage un léger avant-corps, sommé d’un fronton dont le tympan est laissé nu ; l’entrée monumentale est marquée par un péristyle à quatre colonnes doriques. Sur la façade arrière, on retrouve encore cet avant-corps, mais les fenêtres du rez-de-chaussée sont en plein cintre ; leurs garde-corps et les ferronneries des escaliers latéraux sont d’inspiration classique. Sur le plan, le détachement du péristyle est encore plus évident ; le bâtiment forme un quadrilatère imposant. On s’aperçoit néanmoins qu’en regardant de près le plan des toitures, l’édifice ne constitue pas un bloc uniforme : on peut même y distinguer quatre parties".
"D’abord, les bâtiments situés en façade, côté rue et côté jardin, à rez-de-chaussée et à étage, sont destinés aux services du tribunal, c’est-à-dire le greffe et les archives, les chambres des témoins et des prévenus, les cabinets du président, du procureur du roi, du juge d’instruction et des avocats. En outre, l’architecte y a installé la bibliothèque, la salle des pièces à conviction, le logement du concierge, les bûchers, les water-closets. Ensuite, la salle d’audience proprement dite est placée dans l’axe du vestibule, selon le modèle des églises basilicales et dont la hauteur sous plafond occupe toute l’élévation. Puis, sur les bas-côtés sont installés les services annexes du tribunal. Ils sont à rez-de-chaussée seulement, car avec ce type de composition, l’éclairage de la salle d’audience ne peut se faire que par les fenêtres hautes. De toute évidence, le plan adopté par Lorin est celui de la basilique antique ou, tout du moins, du sanctuaire néo-classique[1]. Le parcours du prévenu, de la rue à la barre du tribunal, a été conçu comme un cheminement progressif et dramatique. Tout individu, après avoir gravi les marches du perron et passé le péristyle aux colonnes imposantes, entre dans le vestibule, où on le fait patienter. Puis, par l’unique porte centrale, il entre dans la grande salle ; en face de lui, occupant quasiment la moitié de la salle, siège la cour. Le président, surplombant l’assemblée, se trouve dans une sorte d’abside dont l’arc triomphal renforce encore la délimitation entre l’espace des juges de celui du public. Derrière lui, une porte s’ouvre sur la chambre du conseil, sanctuaire des conciliabules secrets d’où sortira la sentence".
"Cette mise en scène participe activement à rendre sa solennité à la Justice, caractère auquel elle ne pouvait prétendre en restant dans l’ancien auditoire. De surcroît, en proposant au département cette solution pour le nouveau palais de justice de Lannion, Lorin s’inscrit dans le vaste courant néoclassique mis à contribution par la monarchie de Juillet pour donner le cadre monumental dont la Justice désire s’entourer. Il rejoint ainsi les architectes de son temps : en Ille-et-Vilaine, l’architecte départemental Louis Richelot observe les mêmes principes pour Montfort-sur-Meu (1836) et Redon (1847) ; même chose, en Finistère, avec l’architecte François-Marie Lemarié qui réalise le nouveau palais de justice de Quimper (1833). De telle sorte que la mort de Lorin en 1846 marque en même temps l’arrêt du projet. En effet, son successeur, Alphonse Guépin, différera largement du parti-pris adopté par son prédécesseur."
"Cette mise en scène participe activement à rendre sa solennité à la Justice, caractère auquel elle ne pouvait prétendre en restant dans l’ancien auditoire. De surcroît, en proposant au département cette solution pour le nouveau palais de justice de Lannion, Lorin s’inscrit dans le vaste courant néoclassique mis à contribution par la monarchie de Juillet pour donner le cadre monumental dont la Justice désire s’entourer. Il rejoint ainsi les architectes de son temps : en Ille-et-Vilaine, l’architecte départemental Louis Richelot observe les mêmes principes pour Montfort-sur-Meu (1836) et Redon (1847) ; même chose, en Finistère, avec l’architecte François-Marie Lemarié qui réalise le nouveau palais de justice de Quimper (1833). De telle sorte que la mort de Lorin en 1846 marque en même temps l’arrêt du projet. En effet, son successeur, Alphonse Guépin, différera largement du parti-pris adopté par son prédécesseur."
[1] Cf. Andrieux J.-Y., L’architecture de la République. Les lieux de pouvoir dans l’espace public en France, 1792-1981, Paris, Editions du CNDP, 2009, p.81-87.

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