samedi 20 juin 2009

La Marianne de Pointe-Noire, Guadeloupe

Recit de voyage

Pointe-Noire est une petite localité étirée le long de la mer, au pied des monts boisés de la côte Ouest de Basse-Terre, en Guadeloupe. On y arrive par la route de la Traversée (D23), qui franchit d'Est en Ouest les hauteurs de Basse-Terre, au milieu d'une forêt tropicale humide, jungle dense et parfaitement préservée. Cette fin d'après-midi n'est troublée que par le bruit des bateaux à moteurs qui rentrent au petit port, pour décharger la pêche du jour. Ambiance qui tranche singulièrement avec le passé tumultueux de ce petit bout de paradis, au lendemain du rétablissement des lois esclavagistes par Napoléon, en 1802.

Rue de la République, la seule qui d'ailleurs traverse la bourgade, on repère d'abord l'église, massive, puis en face, le monument aux morts. Bien-entendu, le modèle est courant, en tout point conforme à ce que l'on trouve en métropole. Étrangement, le soldat est peint en blanc... En continuant tranquillement à longer les bicoques en bois un peu branlantes, on débouche sur une placette fleurie : ici, dos à la mer, se dresse la mairie, signée Ali Tur, l'architecte des colonies chargé de reconstruire pas moins d'une centaine d'édifices publics sur l'île, ruinée par le cyclone de septembre 1928. On est loin toutefois, à Pointe-Noire, des prestigieuses réalisations de l'architecte : la mairie n'est qu'un cube de béton, ouvert sur la place par un péristyle à colonnes, supportant un balcon-loggia à l'étage. De grosses lettres rouges "MAIRIE" contrastent avec la façade crème de l'édifice. Ô surprise, alors que le village paraît minuscule, une mairie annexe voisine avec sa vieille soeur. Dans un style certes plus contemporain, mais moins gracieux.

Pourtant, l'épicentre de cette place, ce n'est pas la mairie, ni les maisons typiques qui l'entourent. C'est une Marianne polychrome, perchée sur sa colonne, qui regarde au loin, vers la montagne. Que regarde-t-elle ? Sans doute les insurgés noirs qui, fuyant le retour des colons et de leurs fouets, trouvèrent refuge sur les hauteurs escarpés des Mamelles.

Situé sur le bas-côté sud de la mairie, ce petit monument est singulier : sur un piédestal rectangulaire, lui-même monté sur un socle de pierres noires, se dresse fièrement l'unique colonne, supportant, sur son chapiteau de style corinthien, le buste de Marianne. Ce qui frappe d'abord, c'est la qualité de la polychromie : le bleu, le blanc et le rouge, couleurs dominantes, mais aussi l'or. Puis lorsque l'on y regarde d'un peu plus près, c'est la qualité des détails : sur le piédestal, outre la dédicace "Nepotes Gloriae Avorum 1889 - Centenaire de 1789, monument commémoratif de la Grande Révolution", sont sculptées des têtes de lions à la gueule béante, des guirlandes de laurier, des feuilles de chêne, nouées par des rubans tricolores. Sur le bord supérieur du piédestal, on lit sur quatre cartouches dorés : PAX, LEX, JUS, LUX (Paix, Loi, Justice, Lumière). Chaque cartouche est supporté par Hermès, le messager des dieux, à la chevelure éparse et abondante, et dont le casque ailé a été "républicanisé". De chaque côté du cartouche, deux monstres marins rouges, enlacent de leur queue un trident, le tout enrubanné du bleu, blanc et rouge.

Marianne, au visage massif, est encadrée d'une abondante chevelure brune, et coiffée du bonnet phrygien, lui-même orné de la cocarde tricolore. Son sein est délicatement voilé d'un manteau bleu, et d'une guirlande de fleurs multicolores. Autour du cou, Marianne porte un collier d'or, serti de 3 grosses médailles sur lesquelles sont inscrites "1789", "RF", "1889", séparées par des coeurs d'où s'échappent des flammèches... Le caractère solennel de Marianne est cependant adouci par sa légère inclinaison sur le côté droit, en direction du spectateur.

Véritable ode à l'esprit d'égalité, de fraternité et de liberté porté par la Révolution de 1789, ce monument traduit le fol espoir suscité par l'installation - définitive - de la République et de ses valeurs fondamentales, garantes de la Paix, du respect des Lois, de l'égalité de tous devant la Justice, et de la Liberté, prônée par la philosophie des Lumières. Les républicains de 1889 se revendiquent par le biais de ce monument, les dignes héritiers de 1789 "Nepotes Gloriae Avorum", gardiens des libertés civiques contre l'autoritarisme des régimes impérialistes. Ce discours trouve une résonance assourdissante dans une colonie française marquée par le régime colonialiste : on trouve également cette statue-colonne aux îles de Saintes voisines, et à Le Lorrain, en Martinique. Mais plus encore à Pointe-Noire, où l'annonce du retour des lois esclavagistes sous l'Empire suscita une forte opposition et une répression féroce, ce monument marque l'attachement indéfectible de la population locale à la République. Cette République de 1794 et de 1848 qui abolit par deux fois l'esclavage, affirmant l’égalité entre les hommes et leur droit naturel à la liberté. Cette République de 1889 qui, pourtant loin d'abolir l'expansion impérialiste de l'époque (protectorat de la France sur la Tunisie en 1881, l’Annamet et le Tonkin contre la Chine en 1885), garantit les libertés collectives et individuelles, l'instruction publique gratuite et laïque, ainsi que le mouvement de modernisation et d'industrialisation des colonies : construction d'écoles, de dispensaires et d'hôpitaux, de routes et de ports, d'équipements urbains, etc. Il y a, dans les anciennes Antilles françaises, ce lien invisible et indélébile qui unit la France et ses esclaves libérés des chaînes du Code Noir, illustré par l'oeuvre de François Biard en 1849.

Ce monument-colonne a, quelque part, une double lecture, qui, au regard d'une actualité troublée, marque bien les difficiles relations entre Paris et ses DOM : la République de 1789 ne peut souffrir d'être le jouet du corporatisme financier, de l’individualisme économique et de l’irresponsabilité politique, dès lors qu'on franchit les limites de la métropole. Sans quoi l’universalité des principes démocratiques et des espérances portés par les héritiers de 1889 seront outragés. Au détriment des héritiers d'aujourd'hui.

1 commentaires:

Couleurs Paradis a dit…

Bonjour,
Habitante de Pointe-Noire, je préparais un petit mot pour notre propre blog (http://couleursparadis.blogspot.com) sur les belles couleurs de notre Marianne quand j'ai découvert votre texte. Avec votre permission, je souhaite y faire référence.
Cordiales salutations,
Nicole Décosterd